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Un voyage plus important que sa destination
Comme Tracy Kidder L'âme d'une nouvelle machine , Aramis, ou l'amour de la technologie du sociologue français Bruno Latour, est un hybride littéraire : une étude de cas de non-fiction qui utilise des dispositifs fictifs pour montrer comment une invention technologique prend vie. Là où Kidder s'est concentré sur les concepteurs d'un nouvel ordinateur Data General, Latour examine les différentes parties essayant de construire un système de train automatisé en France.
Latour ne poursuit pas cette forme littéraire pour être à la mode avant-gardiste. Lui, contrairement à Kidder, décrit une invention qui a ostensiblement échoué malgré une phase de R&D qui a duré près de 20 ans, de 1969 à 1987. Pour comprendre pourquoi cela s'est produit, Latour inclut le plus large spectre de voix, y compris celle du train lui-même, qui est appelé Aramis.
Cette histoire faisait partie de notre numéro d'août 1997
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Les voix s'interrompant intentionnellement, l'histoire peut parfois être difficile à suivre, en particulier pour le lecteur qui aime les contes conventionnellement linéaires. Juste au moment où le lecteur croit qu'il commence à comprendre pourquoi le système informatique complexe guidant les voitures pourrait fonctionner dans des situations réelles, un politicien interrompt pour expliquer pourquoi les syndicats des transports n'accepteraient jamais ce système sans conducteur. Quand Aramis évoque parfois ses propres idées sur son identité, cela ressemble à un chœur grec venu d'une autre planète. Au milieu du livre, Aramis, dont les mots sont en italique (Latour utilise diverses polices pour aider les lecteurs à suivre les voix de son récit), confronte de manière poignante ses auteurs, Si j'ai été mal conçu, pourquoi ne pas me concevoir à nouveau… . Pourquoi détournez-vous la tête ?
L'histoire se déroule à travers l'interaction des deux personnages fictifs du livre, un professeur de sociologie et un jeune étudiant diplômé en ingénierie. Alors qu'ils interrogent les principaux acteurs, les deux se disputent des théories sociologiques qui prétendent expliquer l'échec du projet - et subissent des retournements personnels dramatiques dans le processus. Par exemple, l'étudiant veut et doit initialement croire que les technologies du monde réel se développent naturellement à partir de principes scientifiquement solides. Le professeur Norbert, qui se présente autant comme un poète que comme un sociologue, sait pourtant qu'aucun projet technologique n'est avant tout technologique. Au milieu de ses recherches, Norbert remarque, par exemple, que les différentes parties impliquées ont engendré au moins 15 définitions différentes et concurrentes d'Aramis. Les ingénieurs des transports ont commencé avec un seul concept. Les politiciens ont imposé des modifications. Les ministres des Finances ont imposé des compromis de conception basés sur le financement. Et ainsi de suite. Même après que le gouvernement français ait finalement tué le projet en 1987, diverses parties envisageaient toujours des systèmes de transport alternatifs à partir des parties démembrées d'Aramis.
Dans un sens, Norbert est une tête parlante pour l'auteur du livre, qui a passé sa vie à clarifier comment la science et la technologie se traduisent en applications dans le monde réel. Des livres comme Laboratory Life (1986), coécrit par Steve Woolgar, et Science in Action (1987) élucident soigneusement l'impact des contextes sociaux sur la recherche scientifique. Par une analyse historique, La pasteurisation de la France (1988) a montré comment le succès éventuel de la technique devait beaucoup à des forces extérieures. Des entretiens avec Michel Serres sur la science, la culture et le temps (1990) ont révélé que Latour interrogeait rigoureusement le philosophe des sciences connu pour brouiller de manière provocante les frontières entre les sciences et les humanités, une caractéristique centrale des livres de Latour. Ces œuvres antérieures ont préparé le terrain pour Aramis et son réseau de voix en constante évolution.
En encadrant la sociologie d'Aramis dans une forme littéraire, Latour a fait plus que créer une lecture divertissante sur les efforts technologiques. Il a obligé ses lecteurs à changer constamment de perspective afin qu'ils acquièrent une appréciation de la complexité des forces en jeu derrière les inventions technologiques. Regarde ce complot, mon jeune ami, remarque Norbert à son élève. Si c'était une pièce de Corneille, on l'appellerait un miracle ; ils admireraient la violence des passions, l'intensité des retournements. Pourtant, nous avons affaire à des systèmes de métro automatisés et à des technocrates. C'est la vraie littérature d'aujourd'hui.
Une fois que l'étudiant et son professeur ont compris pourquoi Aramis n'a jamais tenu sa promesse initiale - et je ne gâcherai pas le plaisir en révélant leur conclusion - le professeur déclare qu'il écrira un livre sur Aramis. Son élève hausse les épaules et demande à quoi cela servirait. Eh bien, répond Norbert, ce serait bien pour former des gens comme vous. Et ce serait bien pour éduquer le public, pour faire comprendre aux gens, pour leur faire aimer les technologies. J'aimerais faire de l'échec d'Aramis un succès pour qu'il ne soit pas mort en vain.
Si le mot amour semble un peu romantique pour décortiquer le destin d'un système de transport en commun, une partie du génie de Latour est de vous faire prendre autant soin du train que de toute personne impliquée. Le titre du livre fait mouche lorsque le lecteur se rend compte qu'aimer la technologie, c'est tomber sous le charme de tous les acteurs humains et non humains qui la créent.
